A l’aide des outils informatiques contemporains, nous pouvons déjà considérer que le panoptique est sorti de l’architecture carcérale créée par Bentham. Le hacking d’ordinateurs ou de smartphones, ou le profilage massif sont des exemples. Si nous prenons en compte les diverses nouveautés technologiques mentionnées plus haut, nous pouvons également spéculer sur l’extension de l’effet du panoptisme. En effet, l’usage « démocratisé » de drones camouflées en insectes ou de swarm-bots équipés de caméras va augmenter et étendre le panoptique d’une façon encore jamais expérimenté dans l’histoire des sociétés disciplinaires.
Le panoptique ne sera plus le lot des seuls détenus, mais de la société toute entière. Il ne sera peut-être plus possible considérer de façon sereine l’arrivée d’un moucheron dans une salle de réunion : il sera peu aisé de déterminer si cet insecte fait parti du règne animal ou s’il est un mouchard flottant. Ainsi, toutes les personnes qui se sentiront concernées par la surveillance, ou qui auront des velléités politiques, se sentiront peut-être traqués, sans l’être forcément.
Avoir penser animaliser les dispositifs de surveillance est à la fois un acte de malice et de cruauté. Une cruauté douce, irréprochable en apparence. Cette caractéristique appartient également au règne des sociétés disciplinaires. Michel Foucault en parle très bien dans « Surveiller et punir » : il considère que le principe qui tenait ordinairement l‘économie du pouvoir (prélèvement-violence) a muté, donnant naissance à un nouveau paradigme (douceur-productionprofit). [45] Nous touchons là à l’un des traits les plus emblématiques du Tecô-Régi-Stère, tel qu’il est en train d’émerger.
La répression directe, que l’on trouvait dans les totalitarismes historiques, s’est substituée à un quadrillage doux et plaisant. Il suffit pour cela de voir quel plaisir la population tire des réseaux sociaux, qui sont, malgré leur utilité communicationnelle, de très grandes sources d’informations pour le secteur sécuritaire privé. La carotte a largement pris le pas sur le bâton. On use de procédés de séduction pour rendre imperceptible des pratiques liberticides. On joue sur le bien-être et le confort pour extraire un maximum de données sensibles à l’insu (ou au presque-su) des populations. On crée des simulacres pour mettre en place un nouveau système colonial, où les terres exploitées sont devenues virtuelles.
« On peut supprimer les grilles de fer, on peut avoir des communications ; on peut rendre l’inspection commode et non gênante ». [46]
S’il est censé être non-violent [47], le panoptisme est en réalité un mécanisme psychologique qui agit de façon lourde sur l’affect. Il génère au sein du sujet des émotions négatives, tels que la panique, l’angoisse, l’anxiété, le sentiment de traque, la suspicion, la démoralisation, etc. En agissant au coeur de l’intériorité du regardé, le panoptisme déplace la notion de carcéral. Les fers et boulets, les grilles et les verrous sont remplacés par une camisole psychologique, qui l’enserre d’autant plus qu’elle est générée par sa personne.
Il est néanmoins difficile de statuer s’il est plus dangereux qu’un regardé sache qu’il est perçu et qu’il en souffre (on dira dans ce cas qu’il est « quadrisurvoyé »), ou qu’il soit espionné à son insu (ou « insurvoyé »). Le quadrisurvoyé doit supporter des émotions lourdes et paralysantes, mais il peut par contre faire un travail sur la peur que le panoptisme suscite en lui, alors que l’insurvoyé se fait aveuglement exploiter. Cependant, l’insurvoyé n’intègre pas en lui-même des schèmes de pouvoir, et est par conséquent moins sujet à la soumission, ce qui n’est pas le cas du quadrisurvoyé. Pour Jeremy Bentham, « (…) le mieux que l’on puisse souhaiter est que, à tout instant, ayant motif de se croire surveillé et n’ayant pas les moyens de s’assurer du contraire, il croit qu’il en est ainsi » [48] Celui-ci préfère l’état quadrisurvoyé à l’insurvoyé, pour la simple raison qu’il peut agir sur son esprit de manière beaucoup plus effective que sur celui de l’insurvoyé. L’idéal serait d’être conscient de l’appareillage panoptique, sans en subir les conséquences psychologiques. Un tel état sera nommé le devenir-« saufsurvoyé ». [49] Il reste néanmoins le résultat d‘un profond travail sur soi-même ; il ne va pas de soi.
Contre-pouvoirs citoyens ou soulèvement interne ?
Dans un monde où les dispositifs de surveillance sont rendus invisibles à l’aide de procédés nanotechnologiques, où les méthodes d’espionnage touchent même jusqu’à la faune environnante, la question se pose plus que jamais : que va-t-il advenir de nos vies privées ? Force est de remarquer que le panoptique prend aujourd’hui une tournure inquiétante : la surveillance ne se limite plus à la récolte de données via les technologies de télécommunication, mais va jusqu’à envahir l’espace tangible. La tour du panoptique n’est plus architecturale, ni centralisée, elle est environnementale et pluri-décentralisée.
Bien que ces procédés de contrôle ne soient utilisés que par l’armée et les services de renseignement, dans le cas d’enquêtes nationales, il n’est pas difficile d’imaginer que dans les années à venir, ces technologies soient utilisées par les agences de sécurité privées, dont on a vu précédemment les insuffisances légales. Reste à voir quelles peuvent être les modalités réactives des citoyens face à de tels problèmes. En effet, comme les réglementations juridiques ne proviendront probablement pas de l’initiative des gouvernements, c’est aux peuples d’amorcer les démarches pour redresser le gouvernail sécuritaire.
Les manifestations sont devenus un moyen quelque peu obsolète, mais elles peuvent néanmoins porter leurs fruits. Ainsi, il a été possible de repousser l’avancée d’ACTA. Les nombreuses manifestations qui ont eu cours en Europe ont permis d’empêcher ce projet de s’implanter sur nos territoires. [50] L’espoir est loin d’être tari.
D’autres réussites juridiques ont eu cours ces dernières années. Un procès a été mené contre Nestlé par ATTAC, et a abouti en 2013 : la multinationale avait engagé une agence de sécurité privée, Securitas, pour infiltrer leurs réunions, ainsi qu’un groupe de travail, au sein duquel les militants préparaient la parution d’un livre sur le géant suisse de l’agro-alimentaire [51]. La plainte pour tort moral d’ATTAC s’est vue gratifiée d’un franc succès. Nestlé a dû leur donner des dédommagements (3’000.- par personne et une partie des frais d’avocats [52]) et a été contrainte s’excuser pour leur indiscrétion. Reste à voir si le système juridique pourra apporter des résultats dans des luttes similaires.
Lorsque l’on pense qu’avec la montée de l’extrémisme moyen-oriental, des révisions liberticides de lois sur le renseignement sont en train de poindre en Europe (en France et en Suisse notamment), il est difficile d’imaginer que les tribunaux seront capables de changer la donne.
Une autre voie, plus compliquée à mettre en oeuvre, serait d’opérer une révolution de palais, au coeur même du secteur sécuritaire. La première étape de cette potentielle révolution de palais se trouve très bien représentée par des lanceurs d’alerte tels qu’Edward Snowden.
Les agents de sécurité privée peuvent prendre publiquement la parole pour dénoncer les vastes abus des entreprises de surveillance. La seconde étape consisterait, pour ces agents, de joindre leurs forces et leur courage pour amorcer une révolution intérieure, un soulèvement. Cette tactique n’est pas irréaliste : les agents de sécurité privée subissent à l’interne une forte pression/répression. Elle est non seulement amenée par la haute concurrence entre les entreprises, les services et les employés eux-mêmes, mais est volontairement mise en place pour que les agents de sécurité privée conservent le silence. Ce sont des employés certainement bien payés, mais qui se évoluent dans un milieu très dur. Ils vivent au coeur du panoptique, et doivent en ressentir quotidiennement les effets oppressifs.
La dissonance cognitive, qui les enserrent entre devoir/paie et réalité (parfois horrifique) de leurs pratiques, doit être très répandue dans le milieu sécuritaire. En effet, il ne doit pas être psychologiquement aisé de surveiller constamment des individus, surtout si l’on sait qu’ils sont innocents.
Les agents de sécurité privée doivent consciemment ou pré-consciemment sentir que ce qu’ils font n’est pas bon pour la société, ni pour les individus qu’ils surveillent. L’une des solutions au problème de la surveillance serait par conséquent de rendre conscients les agents de sécurité privée qu’ils peuvent changer les choses en se révoltant.
Références
[45] Michel Foucault, Surveiller et punir, op.cit., p. 255
[46] Jeremy Bentham, Le panoptique, op.cit., p. 89
[47] Michel Foucault, Surveiller et punir, op.cit., p. 242
[48] Jeremy Bentham, Le panoptique, op.cit., p. 98
[49] Le fait que l’organisation micro-politique du Key-Déli-Ô-Scope soit nommé « les saufsurvoyants» provient directement de cette réflexion. Les saufsurvoyants subissent l’appareillage sécuritaire du Tecô-Déli-Kptère, sans pour autant s’y soumettre psychologiquement.
[50] http://www.lemonde.fr/technologies/article/2012/02/11/contrefacon-des-centaines-de-manifestations-contre-le-traite-acta-dans-le-monde-entier_1642166_651865.html
[51] http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/01/25/nestle-ses-taupes-et-attac_1634118_3234.html
[52] http://www.suisse.attac.org/Nestlegate-Victoire-pour-Attac