En juillet 2023, une personne m’envoie un article publié sur le site de la rts, intitulé : «Un collectif artistique a hacké la collection Bührle du
Kunsthaus de Zurich».
Les membres de ce collectif d’artistes appelé KKKK ont réalisé une intervention dans la précédente exposition. Ils ont déposé des QRCodes
à côté d’oeuvres de la collection Bührle au Kunsthaus. Les QRCodes menaient à un site internet sur lequel il est possible d’écouter
des pièces sonores. Ces pièces sonores dénonçaient certains faits concernant l’exposition Bührle.
Après avoir lu cet article, j’ai été fortement ébranlée et enthousiasmée.
Tout dans cette histoire correspondait à mes questionnements artistiques.
L’intervention du KKKK, son rapprochement avec Secret de Sucre et les problématiques soulevées par la Collection Bührle m’ont parus
très riches à explorer.
Je me suis dit que je devais réaliser une enquête sur cette histoire.
Fin juillet, j’ai donc écrit au Kunsthaus. Je leur ai envoyé une lettre rose remplie de sucre, leur annonçant que je commençais une enquête sur leur collection.
Je leur ai dis que je cherchais activement des informations sur le KKKK.
Contre toute attente, le Kunsthaus m’a répondue.
Une employée du Kunsthaus m’a transmise le contact du KKKK et m’a remercié poliment de mon intérêt pour l’exposition Bührle.
J’ai donc contacté le collectif avec lequel j’ai eu une courte correspondance.
Je ne suis cependant jamais parvenue à les rencontrer.
Je me suis dit que je devais rencontrer quelqu’un du Kunsthaus.
Mais cela n’a pas été chose aisée d’obtenir un rdv.
Ma personne de contact ne me répondait plus.
J’ai donc rusé, trouvant l’adresse de l’assistante d’Ann Demeester.
J’ai pu discuter avec elle par email.
J’ai été conviée au vernissage de leur nouvelle exposition Bührle et je suis parvenue à orchestrer avec Ann Demeester un rdv le 16 novembre.
Entre temps, j’ai rencontré Matthieu Leimgruber dans un colloque d’histoire à Berne, organisé par Enrico Natale, et infoclio.
Le 3 novembre, je devais aller à une réunion organisée par le KKKK, rassemblant toutes les personnes critiques envers la figure d’Emil Bührle.
Cependant, le collectif m’a ré-écrit pour me dire que ce souper était annulé. Ils m’ont dit qu’ils préféraient me rencontrer au Kunsthaus le jour d’avant.
En effet, le 2 novembre avait lieu le vernissage de la nouvelle exposition Bührle au Kunsthaus.
Le 2 novembre, j’ai donc assisté au vernissage de l’exposition.
J’ai écouté la conférence d’Ann Demeester en allemand, même si je n’ai absolument rien compris ce qu’elle disait.
En regardant le powerpoint, je me suis demandée si le titre (4xK de Kunst, Kontext, Krieg und Konflikt) était une réponse subtile au
collectif KKKK.
Aucun membre du collectif KKKK n’est venu vers moi pendant le vernissage.
J’ai rencontré un architecte avec lequel j’ai visité une première fois l’exposition.
Je me suis mise à regarder les gens autour de moi.
Jamais je n’avais vu tant de passion ou de haine dans les yeux de personnes présentes dans un vernissage.
Les gens ne regardaient pas les oeuvres, ils étaient venus pour lire les textes présentés par le Kunsthaus.
Les visiteurs étaient venus pour évaluer le travail de l’institution.
Certaines personnes s’énervaient, parlaient très vite en suisseallemand, avec beaucoup de colère dans les yeux.
J’ai compris que cette exposition présentait d’immenses enjeux.
Je suis allée me présenter à Ann Demeester, que j’ai immédiatement reconnue.
J’ai ensuite refait un tour de l’exposition.
J’ai été épatée par l’installation interactive avec les disques bleus.
Je suis rentrée et j’ai réfléchi à l’intervention que je pourrais faire.
Peu de temps après, Matthieu Leimgruber et moi-même avons eu une vidéoconférence, dans laquelle il m’a dit qu’Emil Bührle n’était pas le seul à avoir été impliqué dans des affaires avec l’Allemagne Nazie.
Matthieu Leimgruber a précisé que Bührle était une sorte de paratonnerre. Il a insisté sur le fait qu’Emil Bührle se prenait les foudres à la place d’autres acteurs, cachés dans l’ombre.
Il s’est exprimé sur le fait que Bührle était un symbole fort, évoquant le tissu social et idéologique de son époque.
Cela m’a fortement perturbé.
Si au début de mon enquête, j’étais plutôt neutre, je pensais à priori plutôt me fâcher avec la figure d’Emil Bührle.
La prise de conscience concernant le fait que Bührle était un acteur parmi d’autres a déterminé toute la suite de mon enquête.
S’en est suivie une correspondance avec Matthieu Leimgruber, qui n’a jamais cessé depuis.
Entre temps, un soir, j’ai eu l’idée d’interagir avec l’installation interactive avec les disques bleus.
J’ai pensé créer des disques en sucre, sur lesquels je voulais écrire des phrases, et les poser sur l’installation interactive avec les disques bleus.
Le 16 novembre, je me suis rendue au Kunstbar, le bar du bâtiment Chipperfield du Kunsthaus, pour rencontrer Ann Demeester.
Pour l’anecdote, j’avais préparé une vingtaine de questions, dignes d’un interrogatoire.
Finalement, je n’ai utilisé aucune de ces questions, et ma discussion avec Ann Demeester a été très fluide et bienveillante.
J’ai commencé par lui expliquer le fonctionnement de Secret de Sucre, en lui donnant un exemple d’intervention.
Nous avons discuté du fait qu’Emil Bührle était loin d’être le seul acteur impliqué. Nous avons continué sur le colonialisme et la question de la spoliation.
Après quelques discussions diverses autour de la Collection Bührle et de l’art contextuel, je lui ai fais part de mon idée d’intervention.
Je lui ai dis que je voulais poser 440 disques en sucre sur l’installation interactive avec les disques bleus.
Ann Demeester m’a donné la permission de réaliser cette intervention dans l’exposition, à la fin de mon enquête.
A partir de ce moment-là, je me suis investie dans les Kunsthaus Stories avec passion et détermination.
J’ai longuement réfléchi sur la manière de réaliser des disques en sucre.
J’ai contacté des pâtissiers-confiseurs, mais je me suis rendue compte qu’il aurait fallu beaucoup de moules. Les moules auraient également été très complexes à réaliser.
J’ai compris que j’allais perdre du temps si je partais sur cette voie, compte tenu la durée nécessaire pour cuire les disques en sucre.
Qui plus est, le sucre colle ou le sucre se casse.
J’ai aussi pensé faire des disques en pâte à sel, mais ce n’était pas du tout pratique ni esthétique.
Par la suite, Matthieu Leimgruber m’a invité à une conférence à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris.
J’ai donc décidé d’aller passer quelques jours à Paris pour aller voir sa conférence sur Emil Bührle.
Comme j’y passais quelques jours, j’ai pris la décision de continuer mon enquête auprès de galeristes parisiens.
J’ai préparé 8 objets contenant un 8 en pâte polymère, un sucre, une carte de visite et une pochette rose transparente. La pochette était signée par deux ronds de métal entremêlés.
Un seul des 8 objets en forme de 8 était gris, les 7 autres étaient de couleur rose.
J’ai décidé que la pochette avec le 8 gris serait l’erreur système.
La finalité de l’erreur système était la suivante :
Le galeriste qui recevrait l’erreur-système allait également se retrouver en possession du Magnet Signataire de cette intervention.
J’ai donc préparé un 9ème objet, le Magnet Signataire des Rencontres Parisiennes.
Seulement, les choses ne se sont pas parfaitement déroulées comme prévu…
En effet, mon chat a eu la bonne idée de faire une crotte sur l’une de ces pochettes.
Et devinez sur quelle pochette mon chat a décidé de déféquer ? :
celle de l’erreur système.
Je me suis dit avec amusement que c’était vraiment une bonne erreur système et qu’il allait probablement se passer quelque chose de détonant avec le galeriste qui allait recevoir cet objet.
J’ai même essayé de renommer mon chat Mansoni pour l’occasion.
Pour ceux qui ne le savent pas, Mansoni est un artiste qui a créé toute une série de boîtes appelées «Merde d’artiste». Si l’on ouvre la boîte pour vérifier s’il y a une merde dedans, l’oeuvre perd de sa valeur.
Cependant, mon chat ne s’est pas laissé renommer, préférant son nom d’origine à celui d’un artiste connu pour ses merdes.
J’ai donc commencé mon séjour à Paris par la visite de 8 galeries.
Je suis allée dans un quartier plus au moins au hasard, et j’ai navigué aléatoirement dans les rues.
J’ai demandé à chaque galeriste s’il voulait participer à mon enquête. Je voulais savoir s’il était d’accord répondre à mes questions sur le
marché de l’art. La plupart des galeristes ont dit oui sur le moment.
J’ai remis une pochette aux premiers 7 galeristes.
Puis, il ne me restait que celle avec le 8 en pâte polymère gris.
L’erreur-système.
Alors que je me rendais à la galerie Templon, des gens affolés m’ont prévenu que la galerie brûlait.
Je me suis dit qu’il s’agissait d’une erreur système vraiment très réussie, même si je compatis pour la situation de la galerie Templon.
Je me suis rendue à la galerie de la Clef, où j’ai remis à une dame le Magnet Signataire ainsi que l’erreur système.
Apparemment, ne comprenant pas ce qu’étaient ces objets, la galerie de la Clef les aurait jetés. En effet, après avoir téléphoné quelques jours plus tard, personne dans la galerie ne se rappelait avoir reçu le moindre objet lié au sucre.
Donc il s’agit d’une erreur système totale : Même le Magnet Signataire des Rencontres Parisiennes a disparu.
Tous les galeristes rencontrés à Paris ont été ensuite recontactés, mais aucun n’a finalement voulu entrer en matière pour l’enquête.
Les raisons invoquées, à part le silence, sont que ces galeristes ne sont pas concernés par le second marché. Fait étrange : est-ce que cela les
dédouanerait de la recherche de provenance ?
Une autre réponse a été prononcée : la problématique Bührle ne concernerait que la Suisse.